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dimanche 3 juin 2012

Album de la semaine : A Place to Bury Strangers - Worship

A Place to Bury Strangers - Worship



Interview d'A Place to Bury Strangers, par Marine Leroy du collectif New Release


A Place To Bury Strangers, c’est le son pur rock à côté duquel il ne faut surtout pas passer. Trio new yorkais influencé par The Jesus and Mary Chain, The Cure, ou bien encore My Bloody Valentine, il est communément référencé par la critique comme le groupe le plus puissant de la Grande Pomme. Armée d’une énergie qui vous électrise, la formation déverse sur la scène du post punk psychédélique une adrénaline aussi violente que jouissive. Une résurrection sonore envoutante et déroutante, face à laquelle se soumettrait sans broncher la plus  timorée des mijaurées.
A l’occasion du festival Pantiero, nous avons eu la grande chance de rencontrer le groupe dont nous sommes clairement fans. Profitant de l’absence de nos confrères déserteurs, certainement pas encore bien remis de l’after de la veille, c’est avec joie que nous nous sommes accaparés les trois rockeurs. Au cours d’une interview fleuve, Oliver, Dion et JSpace nous aurons au final autant amusé qu’épaté. En passant d’Aleister Crowley aux cactus de Dutronc, le trio nous aura offert une vue sur ses philosophies et vérités. Un échange chaleureux non dépourvu d’humour ; une preuve qu’on peut errer du côté obscur sans s’y perdre pour autant.
©Jonathan Bigi

NR : Tout d’abord, pouvez-vous nous parler de ce qui vous inspire au quotidien ?
Dion Lunadon (basse) : Mes amis, ma vie, ce qui m’entoure.
Oliver Ackermann (chant/guitare) : New York. Son art, ses habitants. Il émane tant de choses inspirantes de cette ville. Des musiciens du monde entier viennent s’y installer, on a donc la chance d’y voir des tas de groupes, de nombreux artistes. Et puis, la vitesse à laquelle les choses s’y passent. Son rythme entrainant.
NR : Et d’un point de vue musical, qu’elles sont vos principales influences ?
Dion : Un tas de choses qui proviennent de genres différents à vrai dire.
Oliver : Pas mal de groupes comme Natural Child, qui est vraiment extra. Coin Under Tongue aussi. Ou bien encore All the Saints, un autre groupe hallucinant. Toute une flopée de super artistes… Je pense qu’actuellement c’est une très bonne période pour la musique. Parce qu’on parle de cette bataille entre les groupes due au manque d’argent, des nombreux clubs qui ferment, mais d’un autre côté, ce contexte qui incite parfois les artistes à produire des shows illégaux, dans des maisons, provoque au fond une excitation nouvelle.  Tout ça ramène un danger dans la musique qui à mon sens était nécessaire.
C’est assez étrange cependant : en ce moment, on assiste à ce revival de la pop des années 80, dont tous les groupes que j’ai cité précédemment – et même nous – se sentent étrangers. On ne « rentre pas dans le moule ». Pour moi, tout ça c’est une sorte de musique bien trop stéréotypée et prudente, qui se diffuse par le net, de la musique accessible et portable pour la plupart des gens. Ce que nous nous essayons toujours de faire, c’est de ramener le côté fun que nous trouvions dans le rock quand on était gamin, et surtout, de garder l’excitation de la prise de risque.
NR : A quel point la performance live est-elle importante pour vous ?
Oliver : C’est vraiment important. A mon sens, il y a deux façons d’explorer la musique. L’une serait de l’écouter, et dans ce cas là il ne s’agit que d’apprécier du son, mais si tu as la chance de voir un concert, je pense que tu as là l’opportunité d’en faire quelque chose de différent, de créer un événement. Nous on essaye de recréer cette ambiance dont je parlais précédemment, celle qu’on vivait lorsqu’on allait voir des concerts étant gosse. Peut être que je tripais sous acide à l’époque, qui sait, mais je me souviens que je vivais ça comme si c’était la chose la plus incroyable que je n’avais jamais vu ou entendu. En tout cas, ça a changé ma vie, donc j’essaye juste de répliquer ça. Aujourd’hui, je n’éprouve plus souvent grand chose en concert. Dans le passé quand je voyais des groupes comme Dinosaur Jr jouer, ça me renversait complètement, c’était tellement impressionnant et puissant. Mais aujourd’hui, pour je ne sais quelles raisons, même si ça reste toujours bon, je ne ressens plus la folie et le danger. Peut-être que l’environnement y fait aussi, peut-être que ces groupes sont devenus si grands qu’on ne peut plus les voir jouer que dans ces immenses salles de concert où tu ne peux plus vraiment apprécier totalement. Il y a des règles, des équipes, qui t’empêchent de te lâcher et de savourer en toute liberté.
NR : Alors justement, quel est le concert le plus mémorable auquel vous avez eu la chance d’assister ?
Oliver : Pour moi, les Ramones. Juste parce que les gens devenaient complètement dingues. Tout le monde dansait, était surexcité, avec un énorme sourire sur le visage. Et c’était du non stop, ca ne s’arrêtait jamais. Morceaux après morceaux, on avait juste le temps d’entendre un « fuck you », que sur scène ça s’enchainait direct avec un autre morceau excellent, que j’adorais forcément. C’était vraiment de la folie, même la batterie ne s’arrêtait pas entre les morceaux. Quand bien même elle s’arrêtait, on avait le droit à une intervention de Joey Ramone qui faisait allusion au cimetière que le spot du concert surplombait en balançant un « And it’s a Pet Semataryyyyyyy ».
JSpace  (batterie) : J’ai eu la chance de voir un tas de concerts étant gosse. J’en voyais peut être trois par semaine et sincèrement, ils étaient toujours tous excellents. 
Dion : T’es chanceux…Je veux dire, la plupart de ceux que j’ai vu étaient plutôt mauvais…(rires). La réelle excitation dont on parle, tu la ressens une fois tous les cinq ans. Ca n’arrive pas si souvent que ça de te prendre une grosse claque devant une performance dont tu peux dire qu’elle change ta perspective de la musique. Pour moi, parce que je viens d’un pays différents de mes collègues (la Nouvelle Zélande, ndlr), j’ai pour repères une scène différente, et mes souvenirs concernent des groupes dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler, mais qui m’ont fait devenir le musicien que je suis.
NR : Quelqu’un en particulier vous a-t-il donné envie de faire de la musique ?
Dion : Non, personne en particulier. Je suis mon seul moteur de motivation.
Oliver : Pareil, j’ai juste commencé en faisant de la musique que j’aimerais écouter. Mais plus qu’un artiste reconnu, c’est plutôt en ce qui me concerne des petits groupes locaux dont jamais personne n’a entendu parlé qui m’ont motivé. Tu sais, quand tu as 14 piges et que tu restes bouche bée devant un groupe qui déchire. Tu vient à te dire : « ok, si mon pote James peut jouer de la guitare, alors pourquoi pas moi ».
NR : Avant que votre carrière décolle, aviez vous des jobs ?
Oliver : Moi je designais des jouets. Et aujourd’hui j’ai une compagnie qui fabrique des pédales de distorsion, Death by Audio.
Dion : Je n’ai jamais vraiment eu un vrai boulot. Je postais des affiches dans les rues pour des groupes, jusqu’en 2000 peut-être.
NR : Ca a été dur de réussir dans la musique ?
Dion : Oui, ça prend du temps, ça demande beaucoup de travail
Oliver : Je pense que c’est extrêmement difficile. Tu sais, tout artiste qui a de la longévité dans ce métier te dira que ça lui a pris vraiment du temps et que ça a été difficile avant de pouvoir se sentir capable d’y arriver. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir un père propriétaire d’un label.
NR : C’est aussi une question de chance et de rencontres…
Oliver : L’argent est aussi un paramètre important. Quand tu vois tous ces groupes qui émergent juste parce qu’ils sont beaux gosses et qu’ils ont l’argent de papa et maman, ça me rend malade. De les voir là, avec leur bus de tournée immense alors que personne n’en a. Nous, on est pauvre et moche, alors il nous reste seulement qu’à travailler très dur.
NR : Mais vous êtes doués (gifted)…
Dion : Ouais « Gifted »…ce sera le titre de notre prochain album !
NR : Vous aimeriez composer pour le cinéma ou pour des séries ? C’est assez à la mode.
Dion : J’ai toujours voulu le faire.
Oliver : Ce serait intéressant de signer une bande originale, ca doit être vraiment une super expérience. Avoir un visuel et devoir créer un son en même temps doit être génial.
NR : Il me semble avoir déjà entendu vos morceaux dans plusieurs séries ?
Oliver : Oui, dans Skins et même dans The L world. On était un peu le premier groupe masculin à y participer. C’était étonnant et hilarant.
Dion : Moi j’aimerais vraiment travailler pour le cinéma, parce que c’est une façon tellement différente de composer. Tu n’as pas à écrire de paroles, à moins que tu le veuilles, tu n’as pas de charte à respecter, tu es libre de composer selon une humeur, ça doit être vraiment cool. Tu travailles plus à partir d’une sorte de canevas.
NR : Avec qui aimeriez vous collaborer ?
Dion : J’adorerais travailler pour David Lynch. La première fois que je suis arrivée aux Etats Unis, avant que je sois dans ce groupe, j’écrivais de la musique inspirée par les bandes originales de ses films. J’aime cette ambiance sombre et morose. J’ai trouvé que le mec de Johnny Greenwood avait fait un super boulot pour le film There will be blood. J’aime assez les bandes originales de westerns, comme dans ceux de Morricone.
NR : Et à part la musique, quelles sont vos autres passions ?
Dion : Ah… on ne fait pas beaucoup d’autres choses à côté de ça. (Rires)
Oliver : On est vraiment focalisé sur la musique sous tous ses aspects en fait. On en contrôle tout, du design de l’album jusqu’aux visuels qui sont projetés sur scène. On enregistre tout nous-mêmes, on construit pratiquement tout notre matériel. A part ça, on aime les choses normales de la vie, sortir, passer des soirées avec nos amis, aller au musée…
On aime varier les plaisirs, et je pense que New York est une ville qui nous le  permet. C’est juste parfait. Il y aura toujours cet événement tendance, dont tout le monde va entendre parler et vers lequel tout le monde va se diriger.
NR : Y a-t-il des jours où la musique arrive à vous agacer ?
Dion : C’est sûr qu’il faut parfois faire un break. C’est comme tous les autres métiers, si tu ne fais que ça tous les jours, il arrive un moment où il faut peut-être s’en détacher un peu pour arriver justement à mieux l’apprécier. Si tu te prends une semaine de repos, ou même seulement deux jours, quand tu reviens, tu reviens plus frais, plus motivé et revitalisé.
Oliver : Je m’implique tellement dans tout ce que je fais, que ce soit la musique, la compagnie que je dirige ou bien l’entraide aux amis, que ça ne me paraît jamais ennuyeux. Je reste plutôt très excité par tout ce qui m’arrive et je me considère comme très chanceux.
NR : Un autre artiste avec qui vous aimeriez collaborer ?
Oliver : Je ne sais pas, il y a un tas de personnes avec qui ca serait cool de coopérer. Ce serait intéressant de travailler avec quelqu’un d’un genre différent et de croiser nos univers. C’est difficile de donner des noms, j’aime tellement de types de musiques différentes.
NR : Vous connaissez quelques artistes français ?
Dion : Jacques Dutronc…Il est l’un de mes préférés. Gainsbourg aussi. Mais j’aime beaucoup Dutronc parce que j’ai joué quelques fois les DJ à New York et j’aime passer ce genre de musique.
NR : Tu comprends ce qu’il raconte ?
Dion : Oui, quelques chansons, comme celle du cactus sur lequel tu ne peux pas t’asseoir…
NR : Tu parles français alors ?
Dion : Non. Mais ma sœur est française, donc elle me traduit les paroles.
NR : J’ai lu qu’on disait souvent de vous que vous étiez le groupe qui joue le plus fort de New York…
Oliver : Ce n’est pas forcément un compliment pour être honnête d’être qualifié de bruyant. Mais les choses sont ce qu’elles sont, et nous le sommes probablement. Mais nous avons des raisons de jouer aussi fort, on n’essaye pas juste de l’être comme ça.  C’est une façon d’exprimer un dynamisme, de réveiller un endroit trop silencieux. Ca sert le propos. C’est important pour nous de contrôler l’audience en quelque sorte.
Dion : Je connais un tas de gens qui aiment ça, se perdre dans la musique parce que c’est tellement puissant qu’il n’y a pas moyen de s’en échapper, quand tu peux la ressentir à travers tout le corps et que tu te sens comme transporté.
NR : Votre musique a un côté sombre et violent, reflète-t-elle un état d’esprit ?
Oliver : Je pense que la majeure partie de notre musique est écrite en rapport aux émotions les plus fortes et intenses que nous avons. Parfois ça transcrit de la colère, parfois du chagrin… On parle de ce qui nous prend le plus aux tripes. Beaucoup d’artistes proposent un univers plein de rage, qui peut paraître effrayant ou très triste et dépressif, mais le public sait gratter la surface pour en faire quelque chose de plus confortable. Personnellement, je le vis parfois comme une thérapie : quand je m’aperçois que je peux accomplir ces choses, me lâcher et devenir complètement fou sur un concert. En même temps, en dehors de scène je suis plutôt heureux tout le temps…
Dion : C’est un mec super drôle, il adore faire l’idiot. Il n’est jamais triste ou en colère !
NR : Et votre nom, d’où vient-il alors ?
Oliver : C’était tout le drame du groupe à l’époque, de trouver un nom. C’est tiré du nom d’un poème philosophique d’Aleister Crowley en fait. C’était un peu un coup de veine, on avait quatre idées en tête, puis on a mis celui-ci sur le flyer de notre premier concert, et voilà, on a fait avec. Je dois avouer qu’au départ je n’aimais pas ce nom. Mais j’ai tendance à penser que ça rend le groupe meilleur ou plus fort, si tu n’aimes pas son nom. Parce que si tu ne l’aimes pas, tu dois en quelque sorte élever le groupe au dessus de ça et tout parier sur la musique, gagner le respect à travers le nom pour ce que ta musique représente vraiment. Des tas de groupes ont des noms vraiment stupides, comme Nirvana par exemple…Je veux dire, c’est génial, tu peux dire « putain Nirvana c’est trop bon, quel nom génial en plus », mais si t’y penses, s’ils avaient été un groupe pourri, ç’aurait été horrible pour eux. On se serait retrouver à dire « eurk, Nirvana » en pensant à eux de façon ridicule. Le groupe fait le nom ce qu’il est, donc j’étais plutôt excité de notre trouvaille. C’est plutôt cool qu’on ait un nom à chier, parce que ça porte les gens en confusion, qui pensent qu’on est une bande de pirates ou un groupe d’heavy métal, et qui t’avouent après avoir discuté avec toi qu’ils étaient effrayés à l’idée de te rencontrer, juste parce que ton nom sonne effrayant. C’est sympa de brouiller les pistes.
NR : Avez-vous commencé à travailler sur votre prochain album ?
Oliver : On y travaille actuellement. On a commencé à enregistrer en octobre.
NR : Vous avez déjà un titre pour cet album ?
Oliver : Non. On a quelques idées, mais on ne posera un titre dessus que lorsqu’il sera complètement terminé. Pour ne pas partir dans des tas de directions inutilement. A vrai dire, la façon dont on travaille sur ce nouvel album est assez inédite pour nous : on essaye d’écrire le plus de morceaux possible, et de les retravailler le plus possible.  On a dû en écrire peut-être 35 en octobre, mais on en jette beaucoup, on en a gardé à peu près 7, et on a dû en écrire 14 ou 15 autres depuis, et on va certainement continuer. Mais on est vraiment excité par ce travail de composition, j’ai construit pas mal de matériel de studio pour cet album. On pense à plein de choses. Tu peux enregistrer n’importe quel son de n’importe quelle façon pour qu’il sonne bon, mais une fois que tu as trouvé l’endroit et l’équipement qui te convenait, une fois que tu as donné naissance au son que tu voulais, pourquoi ne pas essayer, pendant l’enregistrement même, de rajouter un peu de danger dans tout ça ? Pourquoi ne pas foutre le feu à un ampli, pourquoi ne pas tenter un solo guitare, le but étant de renouer avec l’énergie que tu pouvais avoir étant plus jeune, et de capter l’excitation du moment. Parce qu’au final, tu n’as pas tout le temps du monde devant toi et bientôt tout finira par brûler, alors pourquoi ne pas faire de ce solo le meilleur que tu aies joué dans ta vie, ou pourquoi ne pas enregistrer une guitare sous l’eau ou une batterie à l’arrière d’un van ? Tenter des expériences intéressantes afin de trouver des sons inédits. Peut-être que ça n’est pas nécessaire, mais je pense que ça ajoute un coté excitant à ce que nous faisons. A l’heure du conformisme, où tout le monde se sert des ordinateurs pour enregistrer, je continue de penser qu’il faut éviter de se reposer sur ses acquis et qu’il ne faut pas hésiter à prendre des risques.
NR : Alors pour finir, quel serait le meilleur endroit pour écouter APTBS ?
Oliver : Au lit…Non, je ne sais pas. Pour moi il suffit juste d’être un peu curieux et motivé pour écouter de la musique. La notre est plutôt bonne quoiqu’il en soit…si tu n’es pas trop déprimé !



Line Up 
Oliver Ackermann
Dion Lunadon
Jason "Jay Space" Weilmeister

Label
Dead Oceans

Tracklist
1. Alone
2. You Are The One
3. Mind Control
4. Worship
5. Fear
6. Dissolved
7. Why I Can’t Cry Anymore
8. Revenge
9. And I’m Up
10. Slide
11. Leaving Tomorrow




dimanche 27 mai 2012

Album de la semaine : Grand Duchy - Let the People Speak

Grand Duchy - Let the People Speak



Interview de Grand Duchy, par Matthew Fritch de Magnet Magazine


Grand Duchy : "Devenir comme Brad Pitt et Angelina Jolie"

Magnet Magazine publie une interview de Violet Clark et Black Francis, qui seront également "rédacteurs en chefs invités" pendant toute la semaine. Chaque jour, un nouveau message des têtes couronnées de la pop apparaîtra sur le site.



Voici notre traduction de l'interview.

MAGNET : J'admire les couples qui font de la musique ensemble, parce que même si cela peut être excitant, cela peut aussi créer de la tension entre vous. Craigniez-vous cela quand vous vous êtes lancés dans ce projet ?

Charles : Je suppose que la seule crainte était de ne pas faire quelque chose de bien. Ou peut-être, puisque nous étions un couple, que quand nous présenterions ce travail au reste du monde, tout le monde dirait "Oh, génial. Ils font ça en couple. Il traîne sa copine derrière lui maintenant." Heureusement, les réactions n'ont pas l'air d'aller dans ce sens. Nous sommes heureux que tout le monde fasse preuve de tant de maturité.

Violet, aviez-vous fait de la musique auparavant ?

Violet : J'en ai fait toute seule pendant des années, avec des synthétiseurs et des boîtes à rythme, et j'ai enregistré un album juste avant de rencontrer Charles. Je suppose que c'est parce qu'il savait cela qu'il a commencé à me demander de faire des choeurs. J'ai fini par chanter sur Bluefinger et jouer de la basse sur Svn Fngrs. Mais [avec Grand Duchy] c'était la première fois que je contribuais à l'écriture des chansons.

Un texte de Charles accompagnait les exemplaires du CD de Grand Duchy envoyés à la presse. On y lisait : "Elle aime les années 80. J'ai passé la fin des années 80 à essayer de détruire les années 80." Vous venez donc d'univers musicaux différents.

Violet : Peut-être. Ce n'est pas si tranché que ça. Il ne s'agit pas seulement des années 80, c'est la musique pop. Une sensibilité pop à laquelle, au long de son parcours, Charles ne s'est pas spécialement intéressé.

Charles : C'était juste une référence. Que voulaient faire les Pixies quand nous avons débuté en 1988 [sic, NDT] ? Je suppose que nous étions "anti-années 80" - pas tellement contre la pop/new wave mais plutôt contre le hard rock commercial ou les excès du hair metal. Je ne sais pas si les Pixies essayaient d'être quoi que ce soit, mais nous essayions de ne pas être ça. Nous en aurions d'ailleurs été jncapables. Voilà mon rapport aux années 80. Il se trouve que Violet aime une grande partie de la musique pop de cette décennie, particulièrement dans sa première moitié.

La production soignée de Petits Fours contraste avec ce que Charles a fait ces derniers temps.

Violet : On a passé pas mal de temps en post-production, ce qui n'intéresse pas tellement Charles.

Charles : Ce n'est pas évident, il y a toujours des exceptions. Mes deux premiers albums solo sont pleins de synthés, grâce au producteur, Eric Feldman. Ce n'est peut-être pas quelque chose que les gens associent avec moi, mais ce n'est pas comme si je n'avais jamais touché un synthétiseur. Le dernier album des Pixies est plein de synthés. Je ne suis pas aussi marqué à ce niveau que les Ramones ou je ne sais qui. Je crois que le disque de Grand Duchy sonne "pop" mais pas trop lisse. Par exemple, nous avons joué presque toutes les parties de basse et de batterie nous-mêmes, ce qui lui donne un côté brut, à la Velvet Underground, on joue quelques mesures à la batterie et on passe ça en boucle. Avec un vrai batteur, on aurait perdu cette naïveté.

Violet : La naïveté est un thème important de ce disque. Ne pas penser à ce qu'on ne peut pas faire, mais à ce qu'on peut faire en tant que musiciens qui ne savent pas forcément jouer de tous les instruments.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées pendant l'enregistrement ? Y avait-il des choses que l'un adorait et que l'autre voulait balancer par la fenêtre ?

Charles : Seulement des sensibilités différentes et une crainte de l'univers de l'autre. Je n'ai pas de problème avec le rock garage super-abrasif des années 60, Violet si. J'ai un problème avec des choses trop propres ou trop jolies qui peuvent plaire à Violet.

Violet : Au début, ça nous stressait parce qu'on se sentait menacé par la contribution de l'autre.

Charles : On a un esprit de propriété quand on écrit une chanson, parce qu'on sent dans quelle direction elle va aller.

Charles, je ne me rappelle pas de quand date votre dernière chanson écrite à quatre mains.

Charles : J'en ai écrit quelques-unes avec Reid Paley pour deux de mes albums solo, mais c'est le seul exemple ces dernières années. Au sein des Pixies, j'ai écrit deux chansons avec Kim. Je n'ai pas fait beaucoup de collaborations. C'est très dificile quand on n'a pas l'habitude. On a l'impression que l'autre ne sait pas ce qu'il fait. Il n'a pas le même vocabulaire que vous. Avec Violet, il a fallu que je me calme et que je me rende compte qu'elle apportait ce vent de fraîcheur, et que j'étais un peu dans le rôle du vieux bonhomme rassis.

D'une certaine manière, Violet avait l'avantage de connaître la musique de Charles, alors que Charles a dû découvrir cet aspect de sa femme.

Violet : Exact. Il doit avoir entendu mon disque, que j'ai fait seule avec des séquenceurs et des synthés, environ 5 000 fois maintenant. Au début, il était très dubitatif (à l'égard de ma musique), mais depuis il a complètement changé d'avis. Le fait d'absorber ce disque sur le long terme lui a ouvert les yeux sur beaucoup de choses.

J'ai vu sur votre page MySpace une chronique de l'album traduite de l'allemand, via un service du type Babelfish, je suppose : "Qu'ils soient riches tapis de son ou de spacey Geblubber, il donne tous les habituels oblique Thompson compositions sucrées et une facilité, comme elle l'a orienté vers la pop, les premiers albums solo du poids lourd Kodzko tête ne peut plus être entendu."

Charles : Nous adorons les traductions Google. Je m'en sers pour poster des infos cryptées sur les blogs ou les forums. C'est curieux de voir à quel point l'Internet abolit les règles. Nous sommes des citoyens comme les autres, qui envoient des messages à leurs amis sur MySpace ou mettent à jour leurs photos sur Facebook. Quand on est un artiste qui publie des disques, même à petite échelle, c'est marrant de pouvoir se laisser aller et ne pas avoir à se la jouer "Moi qui suis un musicien de rock relativement connu, je ne vais pas m'abaisser à interagir avec les fans de manière si informelle."

Violet : Le temps où on prenait des poses est révolu. Le temps est venu d'être extrêmement créatif et productif.

Charles : En ce moment, nous nous amusons à créer des micro-sites. Nous on avons six ou sept. Nous y mettons des mini-films qui nous ont pris dix minutes à faire. Je ne sais pas si quelqu'un les regarde, mais on se fait plaisir avec cette installation artistique qui change sans cesse.

Vous avez des enfants dont certains son très jeunes. Allez-vous partir en tournée ?

Charles : Nous examinons les candidatures de nounous rock 'n' roll. Nous en avons une à Los Angeles qui s'appelle Emma et que nous aimons beaucoup, mais elle n'est pas toujours disponible.

Violet : Des concerts, il va y en avoir. Nous voulons le faire et beaucoup de gens veulent que nous le fassions, ce qui nous fait très plaisir.

Charles : Nous allons essayer de donner quelques concerts en veillant à ce que nos enfants puissent être pris en charge. Ce n'est pas évident, mais ce n'est pas comme si nous en avions assez, comme si nous pensions devoir renoncer à la musique maintenant que nous avons des enfants : "À partir de maintenant, on ira aux rencontres parents-professeurs et on sera pragmatiques." Quel ennui ! On doit trouver le moyen d'être une famille d'artistes. Si Larry Fein des Trois Stooges y est arrivé, je peux y arriver aussi.

Larry Fein était le premier à vivre comme ça ? Je ne connais pas son histoire.

Charles : Je me rappelle avoir lu qu'il vivait dans des hôtels avec sa famille. Les parents de notre nounou ont composé Afternoon Delight, elle a grandi sur la route et dans les studios d'enregistrement. J'ai entendu des musiciens dire "Jamais mon gamin ne sera élevé dans ce milieu horrible." Moi, j'adorerais que mes enfants soient des entertainers ou des artistes.

Une minute. Ce n'était pas un peu bizarre pour votre nounou de savoir que ses parents ont écrit Afternoon Delight, quand on connaît les paroles de cette chanson ?

Violet : Je crois que la chanson parle de sa conception. Je trouve ça génial. Elle a une très grande confiance en elle parce que ses parents ont écrit cette chanson qui parle de faire l'amour et qui est devenue un énorme tube. Difficile de faire mieux.

Charles : Je crois qu'ils ont aussi écrit un des grands succès de John Denver. Take Me Home, Country Roads.

Charles, allons-nous revoir Black Francis dans le futur ?

Charles : Je suppose. J'ai cet album, The Golem, qui sort bientôt, un beau et grand coffret qui est presque prêt. Je crois que je vendrai ça sur mon site. Les critiques de Grand Duchy sont vraiment bonnes et je me rends compte qu'il y a tout une partie du public que je n'intéresse pas quand je suis seul. Mais s'ils m'entendent dans les Pixies ou avec Violet, je suis équilibré par une présence féminine et ça leur plaît. Je suis prêt à continuer dans cette voie si ça peut nous aider à devenir comme Brad Pitt et Angelina Jolie. Ce serait super.





Line Up :
Black Francis
Violet Clark

Label :
Cooking Vynil

Tracklist :
1. “The Lopsided World of L”
2. “See-Thru You”
3. “White Out”
4. “Where is John Frum”
5. “Geode”
6. “Shady”
7. “Annie Bliss”
8. “Dark Sparkles and The Beat”
9. “Two Lies and One Truth”
10. “Silver Boys”
11. “Illiterate Lovers”
12. “Face”
13. “Esther”
14. “ROTC”
15. “Let the People Speak”

dimanche 13 mai 2012

Album de la semaine : Gonjasufi - MU.ZZ.LE

Gonjasufi - MU.ZZ.LE


Interview de Gonjasufi, par Fabien Cante de Brain Magazine




En route vers l'hôtel du 9ème arrondissement où j'ai rendez-vous avec Gonjasufi, je marche sur les œufs du doute : mais de quoi va-t-on parler ? Je tâte les spirales du petit carnet où j'ai noté mes questions, très moyennement rassuré. Vous demandez quoi, vous, à un type qui compose la bande-son post-humaine d'un millénaire qu'on ne verra jamais, derrière les nuages de poussière de l'apocalypse ?



Et puis tout à coup, Gonja est là. Il s'avachit. Il commande un verre d'eau, plate. Son visage se retranche dans sa barbe, comme s'il s'endormait. Il a une écharpe de l'AFC Ajax, un survet trop large et des baskets défoncées à la limite du boueux. Dans les miennes, de bottes, je sais que je suis un peu raide mais j'entame, puisqu'il ne dit rien.
Une demie-heure plus tard, man, tu sais quoi ? Ben il est pas mal cool Gonja — surtout quand tu lui parles d'apocalypse, d'animaux et de yoga. Portrait d'un homme à la poignée de main chaleureuse qui trace des ronds dans la moquette en t'écoutant.

Tu as l'air un peu fatigué…
Gonjasufi :
 Ouais. Tu sais. C'est dur.

Bon, parlons directement de ton mini-album, qui sort cette semaine chez Warp. Il s'intitule MU.ZZ.LE — la muselière. Pourtant, à l'écouter, on n'a pas l'impression que tu sois le genre d'artiste à qui l'on peut imposer des contraintes et des restrictions…
Gonjasufi : Effectivement c'est pas une question de contrainte créative. Aujourd'hui c'est l'opposé de tout ça pour moi, et c'est une revanche : toute ma vie j'ai eu un tas de trucs à dire, et j'ai toujours dû tenir ma langue. J'ai longtemps eu l'impression, plus jeune, d'avoir une espèce de muselière, et d'être complètement incompris. Tu sais, quoi, quand tu grandis là où j'ai grandi (à San Diego ndlr), dans les États-Unis des années 1980… Le bullshit à l'américaine.

Ça continue ? On t'arrête souvent à l'aéroport ?
Gonjasufi : Ouais ça continue mais je les laisse plus me mettre en rage. Et comme tu vois, je voyage sans problème. Ça me permet de sortir un peu et de voir les États-Unis de l'extérieur, de casser les mythes. Aujourd'hui j'y vois un énorme potentiel, mais énormément de suffisance. Il y a de plus en plus d'ouverture, par exemple moi je constate tous les jours que les philosophies orientales gagnent du terrain sur la côte Ouest. Mais il faudra du temps pour que les gens cessent de soutenir leur soi-disant modèle qui est en réalité une tyrannie merdique.

Sur MU.ZZ.LE j'ai trouvé une grande tristesse, une noirceur qui n'était pas immédiatement décelable sur ton album précédent. C'est un souci personnel ou ta façon de préparer la fin du monde ?
Gonjasufi : Tu sais quoi, toutes les histoires sont vraies, mec. Sur "Sniffin," à la fin de l'album, où ma voix se détruit dans le bruit blanc, c'était vraiment moi en train de sniffer tout du long, tu vois ce que je veux dire ? C'était une période noire, c'est un album sombre. Davantage que A Sufi and a Killer. Peut-être que les gens s'y retrouveront plus, personnellement je veux dire, car c'est un sentiment réel. Je veux pas faire des trucs cosmiques prétentieux, mais juste dire, on a tous nos merdes à gérer.

Ta musique, la façon dont tu recouvres souvent ta voix de nappes de bruit et d'écho, donne un sentiment d'éloignement radical, l'impression que tu t'isoles dans une bulle hors du monde et du temps. Tu rêvais d'une île déserte quand tu étais petit ?
Gonjasufi : Tu sais, j'ai pas mal bougé quand j'étais petit. A chaque fois je pensais que j'étais enfin installé, dans une maison et au sein d'un groupe d'amis à l'école, mais on pliait presque immédiatement bagage. Donc j'ai eu beaucoup de difficultés à développer et à maintenir des relations fortes avec d'autres personnes que ma famille, surtout mon petit frère. Résultat, j'ai passé beaucoup de temps tout seul, et j'en passe toujours beaucoup aujourd'hui.

Une vie de solitude en somme.
Gonjasufi : Oui mais ce n'est pas si solitaire que ça. Je ne suis jamais vraiment seul. Je suis mon meilleur ami. Je suis très souvent heureux. Et puis même si, de l'extérieur, j'ai l'air d'être seul, il y a toujours la relation intérieure avec Dieu, qui est tout pour moi. C'est quand je l'oublie, et que je cherche le réconfort dans la vie matérielle, que je me sens seul.

Sur Demonchild, un morceau de ton dernier EP, 9th Inning, tu livres une vision du monde qui ferait passer Bukowski pour un gentil entraîneur de poneys. A-t-on forcément un regard dégoûté quand on contemple le monde depuis les marges de la spiritualité, et le mainstream depuis les niches de la musique indé ?
Gonjasufi : Tu sais quoi, jusqu'à très récemment j'étais convaincu que cette année 2012 serait la dernière de l'humanité. Avec une catastrophe ou un truc du style. Ça me réjouissait. Mourir tous ensemble, quelle meilleure façon de partir, non ? On aurait enfin réduit les dualités à une singularité mondiale, toutes les consciences humaines tournées vers la fin, vers le 0. Et puis dans la musique, quelle merde on sort de nos jours, franchement. J'écoute pas grand-chose, mais j'ai l'impression que cet univers est une grosse partie de suçage de bites où tous les artistes créent des petits clubs exclusifs mais ne s'admettent rien en face. J'ai envie de leur dire, fuck ton club mec, moi j'y mets le feu. Maintenant, même de ça je m'en fiche. Je suis complètement détaché de tout jugement sur le monde. Si l'apocalypse vient, elle vient, si on l'évite, on l'évite. Plutôt que de m'énerver, autant ne pas dépenser d'énergie sur tous ces trucs qui de toute façon sont des modes éphémères.

Donc, euh… Tu es optimiste pour la nouvelle année ?  Tu as pris des bonnes résolutions ?
Gonjasufi : Carrément ! Je vois 2013, à l'horizon. J'ai pris la résolution de boire moins cette année, de boire plus de jus de fruits, pour l'instant ça marche pas mal. Je vais fortifier ma relation intérieure. Faire plus de yoga. Et décrocher complètement des réseaux sociaux, parce que ça aussi ça me tue. J'ai supprimé mon Facebook perso, là j'essaie de plus trop toucher Twitter. C'est fou comme l'esprit humain peut s'enfermer dans ce monde virtuel. Je me sens libéré, je ne ferai jamais marche arrière.

Pour revenir à cette idée de marginalité imposée, de solitude heureuse : comment as-tu vécu la transition entre l'anonymat, l'époque à laquelle tu enregistrais pour toi sur des CD vierges, et la célébrité mondiale, justement renforcée par internet ?
Gonjasufi : Là, je suis au sommet. Je suis dans la meilleure position imaginable. Je ne pourrais rien demander de plus, sérieux. Je peux m'envoler pour l'autre bout de la planète, d'un jour à l'autre. J'ai vu plus de villes cette dernière année que la plupart des gens pendant toute leur vie. Et puis c'est gratifiant de voir que tout cet effort, non seulement le mien mais celui de mes proches, qui se sont beaucoup sacrifiés, a payé.

Le live, cette communion avec une audience, ce n'est pas trop difficile ?
Gonjasufi : Ah si, ça c'est le plus dur. Je me retrouve à devoir rejouer des trucs alors que moi-même je n'ai aucune idée de comment j'y suis parvenu. A chaque fois je me dis, fuck, mais comment je vais retrouver ce son ? Je suis un rat du studio, j'aime pas trop sortir dehors tu vois, alors c'est un challenge. Mais bon, ça me pousse un peu, et puis ça me permet d'inviter du monde à jouer avec moi en studio…

Sur l'album A Sufi And a Killer, on a l'impression que tu privilégies les petites vignettes atmosphériques, de deux minutes et quelque, mais surMU.ZZ.LE il y a une vraie dynamique d'ensemble. Tu vas vers des jams de 30 minutes ?
Gonjasufi : Ouais, quand je saurai jouer de la trompette comme Miles Davis. Non mais j'aime beaucoup mixer les morceaux entre eux. Sinon, je ne me pose pas de question, je ne force rien : si un morceau fait X minutes, voila, c'est fait.

Tu apprends la trompette ?
Gonjasufi : Non, je plaisantais. En ce moment c'est le piano et la guitare. Je pense que quand j'aurai 45 ou 50 ans, je partirai en tournée dans mon petit van, juste moi et ma guitare acoustique, jouer du blues.  

Avec une personnalité musicale aussi marquée, aussi cosmique que la tienne, tu n'as pas peur que les gens attendent de toi que tu restes dans le registre psyché un peu fou, comme on attend de Lee Perry qu'il nous brûle un nouveau studio ?
Gonjasufi : Je m'en tape de ce qu'attendent les gens. Avec moi, c'est l'inattendu sinon rien. J'en ferai toujours qu'à ma tête, et si ça doit être le blues acoustique, personne ne pourra me contredire. Ça n'aurait aucun sens pour moi de continuer à faire de la musique trippée et épique à la Bollywood, tu vois ? Je veux dire, j'ai plein de trucs enregistrés dans ce genre, mais ça sera pour plus tard. J'aime mieux l'idée de sortir les pièces d'un puzzle, que les gens doivent patiemment reconstituer pour comprendre mon message.

Mon morceau préféré sur MU.ZZ.LE c'est Feedin Birds, où tu chantes avec ta femme, et qui évoque une certaine population sans-abri très amie avec les volatiles urbains. Tu as beaucoup dormi dans des lieux publics ?
Gonjasufi : Ouais… J'ai jamais été… Enfin, j'ai traversé des moments difficiles. J'en ai beaucoup vus. Et oui, j'ai passé assez de temps, tout seul, dans la rue. A nourrir les oiseaux. Littéralement. Tiens, j'ai commencé la vidéo pour ce morceau hier soir, ça va être un truc brutal.

Raconte.
Gonjasufi : (Hésitant) Ouais… non, en fait. j'ai failli te raconter, mais j'ai peur qu'on me choure l'idée.

J'ai lu un entretien où tu faisais part de ta haine de l'autotune et de toutes ces distorsions vocales numériques. En même temps, ta voix est très souvent enfouie sous les filtres et les grésillements en tous genres. Pourquoi tu fais ces choix ?
Gonjasufi : Attends, ma voix, c'est sans effet. Enfin. Je suis un fan de métal, et tout ce que je veux c'est un micro, un ampli, pour pouvoir m'entendre hurler. Là, je me sens vivant, je me sens libre. Alors les distos que t'entends, c'est juste le métal. C'est ma voix en liberté. Autotune, c'est la mort de la musique. Ça ne mord pas, c'est mou, c'est immonde.

Sur ton premier album tu voulais être une brebis, dans la vidéo de Demonchild tu es un poisson… Tu n'es pas membre des PETA quand même ?
Gonjasufi : On a beaucoup à apprendre des animaux. Les animaux vivent toujours dans le présent. Si le Messie revenait, en admettant qu'il soit jamais parti, tous les animaux comprendraient son langage. C'est comme les chats. J'ai un chat à la maison, un Siamois, qui s'est simplement pointé chez moi, un jour, et qui est tombé à pic : c'était un moment où ma famille était partie, et où j'étais effectivement un peu seul. Et c'est un esprit qui s'est adressé à moi dans la solitude. Quand des amis me disent que les animaux n'ont pas d'âme, j'ai envie de les gifler. Je ne suis pas avec les PETA, mais je ne mange rien que je ne puisse attraper et tuer moi-même. Je mange beaucoup de poisson, parce que je pêche beaucoup. Mais je vais pas manger de bœuf parce que je vais pas aller massacrer une vache.

Tu vas pêcher à Las Vegas ? Tu aimes la ville ?
Gonjasufi : Il faut sortir un peu, effectivement. Mais non, c'est vraiment de la merde cette ville. Vraiment. J'y ai déménagé parce que c'était une nécessité personnelle, vers 2005. Mais bientôt je me casse. Je pars dans la forêt, en Californie du Nord, peut-être, sans doute dans l'Oregon ou l’État de Washington. A la base je suis un fils de l'océan, mais bon ça devient trop cher de vivre en Californie avec autant de bouches à nourrir. J'y retourne par le biais de la forêt. Il me faut un peu d'humidité, mec.

Tu as dit à plusieurs reprises que tu avais trouvé ta voix, son volume et son grain, en donnant des cours de yoga. C'est quoi comme expérience humaine, l'enseignement du yoga à Las Vegas ?
Gonjasufi : A Las Vegas, c'est pas forcément intéressant, mais tu sais (sa voix s'enroue à nouveau et devient plus aiguë), le yoga m'a appris à ne pas être obsédé par un résultat. A faire attention à l'alignement de toutes les choses : un petit degré de travers, et c'est une autre planète de douleur. Ça m'a appris à faire très attention à la forme, plutôt que d'aller immédiatement vers le fond. Quand ça fait mal il faut garder la forme et respirer lentement pour pénétrer dans la douleur. C'est physique, mais par cette patience et ce maintien, cela se traduit vite en spirituel. Enfin, le yoga m'a permis de prendre conscience de mon corps, que je dois traiter comme un temple si je veux continuer à recevoir les bonnes fréquences de l'univers.

Tu as une position favorite ?
Gonjasufi : Oui, Savasana.

C'est ma préférée aussi, mais il va falloir que tu expliques aux lecteurs non-adeptes.
Gonjasufi : C'est la position du cadavre, une immobilité totale dans l'allongement, après tout l'effort engagé dans les positions précédentes. C'est extrêmement difficile d'y arriver et de s'y maintenir, malgré la passivité apparente, parce que tu es souvent fatigué, prêt à rouler ton matelas et à dégager. Mais c'est une position passionnante car, en habitant l'immobilité totale du cadavre, en la rendant pleinement vivante, tu te prépares pour le passage dans l'au-delà.

Pour finir, je vais t'avouer un truc : j'écoutais ta musique très, très tard l'autre soir, et j'ai eu une vision. J'ai vu un avion, dans le ciel, avec un pilote solitaire et invisible, mais qui traînait une de ces banderoles à message, tu vois ? Et je me suis demandé ce que tu mettrais sur ta banderole, pour communiquer avec les terriens.
Gonjasufi : Putain… attends… putain. C'est une bonne question. Merde. Um, putain. Peut-être que je mettrais juste une longue série de points de suspension. Ou alors, "BOUGE TON CUL," tu vois ce que je veux dire ?  "ARRETE DE TE PLAINDRE."

"Deviens riche, mange du poisson et meurs," comme dans ton morceau "Eat Fish" ?
Gonjasufi : Ouais, tiens ! C'est parfait ça. Mets ça, ça va marcher.




Label :
Warp Records

Tracklist :
White Picket Fence / Feedin’ Birds / Nikels and Dimes / Rubberband / Venom / Timeout / Skin / The Blame / Blaksuit / Sniffin’